À propos de « Bêtes de la Brousse » : note de René Maran à son éditeur

Le manuscrit de ce texte, non daté et signé par René Maran, est manifestement une présentation adressée à son éditeur pour un recueil de trois « nouvelles » qui deviendra dans sa forme finale volume intitulé Bêtes de la brousse, publié par Albin Michel en 1941.

L’auteur met en scène les différents animaux qui peuplent la brousse. Dans la première nouvelle, « Bassaragba », c’est le rhinocéros, animal réputé le plus insociable, qui tient le principal rôle. Il vit avec deux femelles de son choix à côté de Mourou, la panthère, Mbala l’éléphant, Bamara, le lion, Bongo, l’hyène, Doppélé, le charognard au cou pelé, tous ayant à redouter l’homme noir de peau qui a vite fait de les exterminer avec la bête rouge aux mille visages.
De façon pittoresque, l’auteur dresse ces animaux les uns contre les autres, chacun parlant son propre langage, tous se comprenant à merveille. Et selon la saison, nous assistons à leurs migrations vers un point ou un autre, Bassaragba toujours suivi de ses femelles et du petit de l’une d’elles, et accompagné des calaos et des pique-bœufs, toujours prêts à suppléer aux distractions de son ouïe ou aux défaillances de son odorat. Un jour, le jeune Bassaragba est victime du lion qui, de son côté, a maille à partir avec le caïman. Enfin, c’est la lutte de Bassaragba lui-même contre un rhinocéros rival, lutte dont les femelles sont l’enjeu. Bassaragba est vainqueur mais les femelles profitent de son sommeil pour rejoindre le vaincu. Pour les retrouver, Bassaragba parcourt la brousse inspirant l’effroi partout mais à son tour il est vaincu par l’homme blanc.
Dans un style très personnel, l’auteur nous fait assister aux luttes que doivent livrer ses personnages mais il nous fait connaître aussi les charmes de la brousse, la paix que trouvent les animaux dans le Bamingui dont l’herbe succulente possède les plus rares vertus.
Les deux autres nouvelles ont déjà paru, l’une dans Œuvres libres du 1er août 1932, l’autre dans Photomonde et Œuvres libres. La première, « Boum et Dog », met en scène un petit chien roux, le chien de Randjibai. Durant la saison sèche il ne s’occupe que de se ravitailler ; il doit chasser pour se nourrir ; c’est surtout le manque d’eau qui l’incite à des déplacements. Un jour il entend mugir Dog, le taureau renommé pour sa force et sa fougue. Dog est aux prises avec un autre taureau qui le provoque en combat singulier. Le combat devait donner pour longtemps un chef au troupeau.
Soudain Boum comprend que Dog est perdu. Le taureau s’affaisse dans l’herbe et doit se résigner à n’être plus qu’une des unités du troupeau ou devenir un de ces solitaires, qui mène loin de tous une vie incertaine et sans joie.
Alors Dog est secouru par Boum qui lèche sa plaie et le contemple avec douceur. Le taureau passa trois jours en compagnie de son nouvel ami qui dut hélas rejoindre son maître.
Cependant les gens du village venaient de décider de mettre le feu à la brousse. Boum accompagna son maître ; il flaira bientôt la présence de son ami, que rien ne pouvait sauver. En effet, après de vains efforts de fuite le taureau poussa un gémissement d’agonie et tomba sur le flanc. Tandis qu’on l’achève à coups de sagaie, il sentit une langue amie caresser doucement son mufle. Son ami avait donc tenu à veiller ses derniers moments. Il remua la queue pour lui montrer qu’il l’avait reconnu et lui était reconnaissant de ce témoignage d’amitié.
Dans l’autre nouvelle Bokorro, c’est le serpent python, habitant de la brousse d’Ouadda qui est le personnage principal. Bokorro dont on admire la force et l’impassibilité jouit du respect de tous mais personne ne tient à frayer avec lui.
Un jour Doppélé, le rapace au cou pelé, le tire de sa léthargie pour lui apprendre la présence de l’homme blanc dans la région. Quand les incendies dévorent la brousse, Bokorro pense qu’il est temps de se porter ailleurs.
Les hommes noirs de peau se préparent aussi à passer sur l’autre rive. Mourou est prise aux pièges de l’homme blanc qui montre une fois de plus son pouvoir. Après Mourou la panthère, c’est Mbala, l’éléphant qui est traqué par l’homme blanc, si bien que Bokorro se résigne à la solitude.
Mais un serpent python vient troubler son repos. Et tous deux un jour s’acharnant sur la même antilope, un des deux doit disparaître. Bokorro est vainqueur mais il tombe dans un état léthargique qui le prive de tous ses moyens habituels. Sa digestion revêt la forme d’une grave maladie et quand il entre en convalescence, la mort déjà épie son ombre.
Il y a dans ces contes beaucoup d’action et de variété mais aussi de la poésie, des détails émouvants ou réalistes qui retiennent toujours l’attention et procurent au lecteur un véritable plaisir.
René Maran

Imec – Fonds Albin Michel / Bêtes de la Brousse Scitep Éditions, 2021